Scott
Walker est un grand malade. Bisch Bosh
est un album de grand malade. Difficile d'en parler tant la chose
ressemble à un objet musical non identifié. Le bonhomme, lui, sévit
depuis les années 60, sa musique expérimentale et théâtrale fut
d'ailleurs une référence pour bon nombre d'allumés à la
grandiloquence assumée comme David Bowie.
Dans cette
œuvre ambitieuse, tout y passe surtout quand il s'agit de déranger
l'auditeur à la recherche d'un semblant de repère. Suffit
d'entendre la rythmique indus ''in your face'' qui ouvre l'album. Les
mélodies sont surtout tenues par la voix si particulière de
l'artiste, le fond sonore se caractérisant par une succession
d'ambiances sans queue ni tête, un riff par ci, un clavier par là,
une batterie qui part aussi vite qu'elle est apparue. C'est simple,
si vous commencez à vous familiariser à un groove ou un semblant de
repère mélodique, l'auteur se fera une joie de vous les casser
aussi sec!
Les
écoutes répétées révéleront cependant des trésors de subtilité
mais aussi d'intensité. Avec sa voix de castra, le monsieur instaure
à lui seul cette ligne directrice et mélodique qu'il convient de
dompter pour commencer à apprécier. Aux passages accapela se
succèdent des silences, des moments épurés où la voix se pose sur
une seule batterie puis des envolées magnifiquement orchestrées ou
terriblement rock qui arrivent sans crier gare. J'en veux pour preuve
le passage décapant dans ''SDDSS14+13B (Zercon, A Flagpole
Sitter)'', à vos souhaits, avec ce riff, cette batterie qui envoie
et ce chant hurlé, trafiqué par quelque effet non naturel. Ce qui
est bien naturel par contre ce sont les mélodieuses flatulences
introduisant la dantesque ''orps de Blah''. Parmi les autres
curiosités, on notera aussi les percussions brésiliennes à la fois
incongrues et efficaces de ''Phrasing''. Pour le reste difficile de
distinguer un morceau d'un autre tant ils sont déstructurés, sans
véritable début ni véritable fin et oscillant entre deux minutes
et vingt et une minutes. Mention spéciale tout de même à la
clôture ''The Day the Conducator died (an Xmas song)'' qui est
tout simplement sublime, qui apaise quelque peu cette fin d'album et
réintroduit une certaine linéarité avec ses percussions discrètes,
ses accords plaqués et même un vrai refrain bien identifié si si
(bienvenue sur la terre ferme!).
Alors
pourquoi cet album ? Non on ne vous veut pas du mal chez Indie
vaut mieux que deux tu l'auras, on souhaite juste vous faire vivre
une expérience musicale rare, expérimentale et éprouvante certes,
mais aussi passionnante à bien des égards : arrangements,
production, créativité et beaucoup d'émotions en perspective si
vous passez l'épaisse couche repoussante. Il y aurait encore tant de
choses à raconter, à décortiquer sur cet album mais cela ne serait
pas lui rendre justice car, même d'une densité incroyable, il y
règne une certaine épure et un vrai mystère qui ne se traduit pas
avec des mots. Certainement l’œuvre la plus ambitieuse sortie
cette année avec The Seer
des Swans, dans un autre registre. Théâtre de l'absurde, pop,
indus, indie rock, un peu tout ça à la fois et autre chose encore.
En espérant avoir au moins éveillé votre curiosité... Un grand
disque pour finir l'année en beauté. Comme le suggèrent les
toutes dernières notes de l'album, Scott Walker et nous mêmes (oui
parce que c'est notre pote maintenant) vous souhaitons de bonnes
fêtes, fêtes de musique. Et que 2013 soit un meilleur cru encore
que celui que nous finissons de déguster ces jours-ci!
Gagoun
Bish
bosch : théâtral, ovniesque, envoutant
En
écoute intégrale sur deezer :
http://www.deezer.com/fr/album/6137148
Si vous aimez cet
album, vous aimerez peut-être :
- The Drift, SCOTT WALKER, 4
AD, 2006 : quoi de plus semblable à du Scott Walker que du
Scott Walker. Si le monsieur a une carrière diversifiée et même
inégale (on pensera aux reprises de country ou aux adaptations de
Brel entre autres), The
Drift
est un album qui s'inscrit dans la même veine que son successeur
chroniqué plus haut. Hermétique, éprouvant, sombre, burlesque, ça
vous rappelle quelque chose?
- Gone To Earth, DAVID SYLVIAN, 4 AD, 1986 : encore un grand monsieur ici : entre art rock, new wave, pop et ambient, David Sylvian a, comme David Bowie, influencé un tas d'artistes. Sa musique chaude, parfois théâtrale, étrange ou légèrement jazzy, sa personnalité androgyne et ce son si particulier qui a fait le bonheur des années 80 et du label 4AD, on retrouve tout ça dans ce magnifique album. Un double disque aux ambitions élevées où l'instrumental fait écho au chanté, un double disque avec la participation d'un certain Robert Fripp... Est-ce donc un hasard si l'on retrouve ses ambiances enveloppantes, éthérées et expérimentales chez Scott Walker? Est-ce un hasard aussi si les deux artistes ont été sur le même label?
- The Seer, SWANS, Young God, 2012 : tiens parlons en de cet album des Swans : une claque monumentale, un sommet de cette année discographique ! Si Bish Bosch est jusqu’au-boutiste dans la folie et la grandiloquence, The Seer l'est aussi mais plutôt dans la transe et la catharsis. Il s'agit là et de la même manière d'une œuvre ambitieuse aux morceaux à tiroirs et à rallonge. Sauf qu'ici les ambiances prennent le temps de s'installer, les motifs se répètent avant de voler en éclat. La volonté primaire d'expérimenter est également présente mais jamais ennuyeuse. L'électricité noisy se fait plus présente et pesante que chez Scott Walker. De sa voix grave, Michael Gira fredonne tel un crooner sans apparats et malade de noirceur, il chante, il crie. La musique, quant à elle, atteint des sommets d'intensité. A noter les multiples collaborations de classe mais qui ne nuisent jamais à la cohérence du tout. Alors qu'on croyait leurs belles années derrières eux, Scott Walker et les Swans reviennent de manière assez hallucinante en cette année 2012. Qui a dit que les rockeurs vieillissaient mal?
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire